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La corrida, cette fausse tragédie !
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Or être vieux c'est Rome qui
Au lieu des chars et des échasses
Exige non la comédie
Mais que la mise à mort se fasse."
Boris Pasternak
Il paraît que la mise à mort d'un taureau sur le sable
ensanglanté d'une arène, au soleil vespéral de quelque Andalousie transposée
sous nos latitudes, dans les ors , les chants et les clameurs d'une foule en
liesse, relèverait de ces grands moments inscrits dans le tragique de l'Histoire
humaine que l'esthétique du spectacle suffirait à légitimer !
" Les belles étrangères qui vont aux corridas ", par l'élégance de leur seule
présence, apporteraient ainsi la caution suprême à la sanglante beauté de la
fête .
On a même, paraît-il, ouvert des Ecoles pour le démontrer.
Autrement dit, l'arène où agonise un taureau après les longues minutes d'un jeu
clownesque de tortures raffinées élevé au rang de tragédie quasi mystique,
égalerait l'amphithéâtre de Delphes et de Délos où Andromaque, épouse d'Hector
devenue esclave de Pyrrhus, pleure son fils Astyanax menacé par les Grecs d'être
précipité du haut des remparts de Troie.
Quelle dérision ! Mieux si l'on peut dire : quelle pitoyable régression
intellectuelle, quel réductionnisme psychologique dans l'interprétation et
l'expression de la véritable dimension tragique sise au plus profond du cœur
humain !
Certes il s'agit bien dans la corrida des souffrances parfois atroces d'un
animal. Mais au-delà, bien au-delà, c'est toute une philosophie de la vie, toute
une éthique qui se révèlent.
L'aficionado n'est pas un homme tragique, c'est plutôt quelqu'un qui fuit la
véritable tragédie humaine, qui l'évite et la nie au lieu de l'affronter dans
toute sa complexité, dans toute sa vraie grandeur affective, intellectuelle,
métaphysique, morale.
Ce n'est pas l'enthousiaste ferveur du théâtre classique qui l'habite, cette
"terreur de l'âme" en proie aux émotions et interrogations les plus profondes,
mais plutôt l'hystérie morbide du sacrificateur antique , celle des croix et des
bûchers où périrent toutes les victimes émissaires de l'Histoire.
Incapable en effet de se voir tel qu'il est dans sa propre histoire et
d'analyser le rôle qu'il y joue ou qu'on l'y fait jouer, tels Œdipe, Andromaque,
Iphigénie, Hamlet, le roi Lear, etc…, l'aficionado projette de la manière la
plus simpliste qui soit, ses propres malheurs inconscients, son " refoulé "
personnel et social, sur un Autre, le COUPABLE (ici un animal) dont la mort le
libère, mythiquement, de son identité honteuse. Les dieux et le destin sont
revenus pour l'exorciser ainsi à bon compte de sa propre responsabilité.
Processus ultra-classique qu'utilisèrent entre autres les Césars du Bas Empire
dans leurs arènes célèbres condamnant " ad bestias " ces "responsables" d'une
décadence historique à exorciser par la mort sacrificielle des chrétiens de
l'époque. Ainsi comme aujourd'hui, une foule provisoirement domestiquée par
beaucoup de jeux et un peu de pain (panem et circenses), supportait-elle moins
dangereusement pour le pouvoir, les malheurs du temps.
C'est dans cette anthropologie inconsciente que s'enracine encore aujourd'hui la
corrida moderne, écho lointain des meurtres rituels antiques et des arènes de
l'Empire.
Contrairement à la tragédie classique dont les jeux sanglants de l'arène ne sont
qu'une parodie et dont le déroulement s'identifiait à toutes les dimensions de
l'homme, de la condition humaine, et s'ouvrait parfois sur l'espoir d'un autre
possible ( " Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi ", Don Rodrigue,
dernier vers du Cid), la corrida s'enferme dans la violence indépassable,
morbide et désespérée du meurtre !
Ce n'est pas un divertissement gratuit pour dimanches soirs ensoleillés, mais un
jeu odieux avec la mort qui vise à en exorciser mythiquement l'horreur dans un
monde où plus aucune perspective - historique ou métaphysique - ne s'ouvre
au-delà de son horizon désenchanté.
Arène - lieu de culte où de nouveaux fidèles laïcisés viennent quand même
célébrer un office funèbre au symbolisme dégradé dans la réalité visible et
quasiment palpable de la victime sacrifiée. Il ne s'agit plus ici de l'humaine
et pathétique hésitation de Rodrigue : " Faut-il laisser un affront impuni /
Faut-il venger le père de Chimène ? ", qui interpelle la foule hystérique des
arènes ; c'est plutôt le hurlement du général franquiste Milian devant le vieil
Unamuno à l'Université de Salamanque qu'on entend encore résonner ici : " Viva
la muerte ! "
C'est dire si notre radicale opposition à la corrida est porteuse de valeurs
humaines inestimables : c'est le vieux monde de la violence, de la domination,
du machisme, de la fatalité, de la brutalité, de la haine qui se trouve
profondément interpellé ; c'est , pour tout dire, l'identité d'un homme encore
enlisé dans la barbarie néolithique où le seul idéal était de se "rendre maître
et possesseur de la nature" (Descartes) qui se trouve ébranlé dans ses antiques
fondements. D'où la violente résistance de nos adversaires que nous combattons
et pardonnons à la fois " car ils ne savent ce qu'ils font " ! A leur tristesse
résignée, à leur profonde misère morale, nous opposons la joie d'exister de
femmes et d'hommes qui pour vivre ensemble dans la fraternité et la paix n'ont
plus besoin de tuer ni dans les arènes ni hors de celles-ci !
Henri CALLAT
Responsable MRAP
Professeur de philosophie
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